Chanson hommage aux déportés
                                                                                                                                       "Nuit et Brouillard"
                                                                                                                                       Jean Ferrat (1963)
                                                                                                                                       Pour les paroles cliquez ici !

Ce film, court-métrage, "Nuit et Brouillard" sorti en 1955 a fait l'effet d'un coup de tonnerre à sa sortie car c'était la toute première tentative filmique de retracer l'horreur absolue : la déportation et l'extermination d'hommes, de femmes, d'enfants dans les camps de concentration, très peu de temps après la fin de la guerre.


Ce court-métrage est en fait un montage photographique et cinématographique de documents dont la plupart sont d'origine nazie. Il reste un film unique et le premier film à essayer de montrer toute l'horreur de ces camps.

Même si le film "Nuit et Brouillard"  peut paraître incomplet (comme l'a reconnu son réalisateur Alain Resnais), il est cependant le film qui a remué les souvenirs historiques dans les esprits qui préféraient ne pas trop ouvrir les yeux sur ces horreurs.

NUIT ET BROUILLARD - Alain Resnais (vidéo 1/2)

 

Texte de Jean Cayrol

Même un paysage tranquille, même une prairie avec des vols de corbeaux, des moissons et des feux d’herbe, même une route où passent des voitures, des paysans, des couples, même un village pour vacances, avec une foire et un clocher peuvent conduire tout simplement à un camp de concentration. Le Struthof, Orianenbourg, Auschwitz, Neuengamme, Belsen, Ravensbruck, Dachau...furent des noms comme les autres sur des cartes et des guides.

Le sang a caillé, les bouches se sont tues ; les blocks ne sont plus visités que par une caméra, une drôle d’herbe a poussé et recouvert la terre usée par le piétinement des concentrationnaires, le courant ne passe plus dans les fils électriques ; plus aucun pas que le nôtre.

 
1933, la machine se met en marche.

Il faut une nation sans fausse note, sans querelle. On se met au travail. Un camp de concentration se construit comme un stade ou un grand hôtel, avec des entrepreneurs, des devis, de la concurrence, sans doute des pots de vin.

Pas de style imposé, c’est laissé à l’imagination : style alpin, style garage, style japonais, sans style. Les architectes inventent calmement ces porches destinés à n’être franchis qu’une seule fois.

Pendant ce temps, Burger, ouvrier allemand, Sterne, étudiant juif d'Amsterdam, Schmulszki, marchand de Cracovie, Annette, lycéenne de Bordeaux, vivent leur vie de tous les jours sans savoir qu’ils ont déjà, à mille kilomètres de chez eux une place assignée.

Et le jour vient où leurs blocs sont terminés, où il ne manque plus qu’eux. Raflés de Varsovie. Déportés de Lodz, de Prague, de Bruxelles, d’Athènes, de Zagreb, d’Odessa ou de Rome, internés de Pithiviers, raflés du Vel’d’Hiv’, résistants parqués à Compiègne, la foule des pris sur le fait, des pris par erreur, des pris au hasard, se met en marche vers les camps.

Trains clos, verrouillés, entassement des déportés à cent par wagon, ni jour ni nuit, la faim, la soif, l’asphyxie, la folie. Un message tombe, quelquefois ramassé. La mort fait son premier choix. Un second est fait à l’arrivée dans la nuit et le brouillard.

Aujourd’hui sur la même voie, il fait jour et soleil. On la parcourt lentement à la recherche de quoi ? De la trace des cadavres qui s’écroulaient dès l’ouverture des portes ? Ou bien des piétinements des premiers débarqués poussés à coups de crosse jusqu’à l’entrée du camp parmi les aboiements des chiens, les éclairs des projecteurs, avec au loin la flamme du crématoire dans une de ces mises en scène nocturnes qui plaisaient tant aux nazis.

Premier regard sur le camp : c’est une autre planète. Sous un prétexte hygiénique, la nudité, du premier coup, livre au camp l’homme déjà humilié.

Rasé, tatoué, numéroté, pris dans le jeu d’une hiérarchie encore incompréhensible, revêtu de la tenue bleu-rayé, classé parfois « Nacht und Nebel », « Nuit et Brouillard », marqué du triangle rouge des politiques, le déporté affronte d’abord les triangles verts : les droits communs, maîtres parmi les sous-hommes. Au-dessus, le kapo, presque toujours un droit commun. Au-dessus encore, le S.S., l’intouchable. On lui parle à 3 mètres. Tout en haut, le commandant. Lointain, il préside aux rites ; il affecte d’ignorer le camp. Qui ne l’ignore pas d’ailleurs… ?

Cette réalité des camps, méprisés par ceux qui la fabriquent, insaisissable pour ceux qui la subissent, c’est bien en vain qu’à notre tour nous essayons d’en découvrir les restes.

Ces blocks en bois, ces châlits (cadre de lit) où l’on dormait à trois, ces terriers où l’on se cachait, où l’on mangeait à la sauvette (rapidement), où le sommeil même était une menace, aucune description, aucune image ne peut leur rendre leur vraie dimension, celle d’une peur ininterrompue.

Il faudrait la paillasse qui servait de garde-manger et de coffre-fort, la couverture pour laquelle on se battait, les dénonciations, les jurons, les ordres retransmis dans toutes les langues, les brusques entrées de S.S. pris d’une envie de contrôle ou de brimade.

De ce dortoir de briques, de ces sommeils menacés, nous ne pouvons que vous montrer l’écorce, la couleur.

Voilà le décor : des bâtiments qui pourraient être écuries, granges, ateliers, un terrain pauvre devenu terrain vague, un ciel d’automne indifférent : voilà tout ce qui nous reste pour imaginer cette nuit coupée d’appels, de contrôle de poux, nuit qui claque des dents. Il faut dormir vite. Réveils à la trique, on se bouscule, on cherche ses effets volés.

Cinq heures, rassemblement interminable sur l’Appelplatz. Les morts de la nuit faussent toujours les comptes. Un orchestre joue une marche d’opérette au départ pour la carrière, pour l’usine.

Travail dans la neige qui devient vite de la boue glacée. Travail dans la chaleur d’août avec la soif et la dysenterie.

Trois mille Espagnols sont morts pour construire cet escalier qui mène à la carrière de Mathausen.

Travail dans les usines souterraines. De mois en mois elles se terrent, s’enfoncent, se cachent, tuent. Elles portent des noms de femmes : Dora, Laura. Mais ces étranges ouvriers de trente kilos sont peu sûrs. Et le S.S. les guette, les surveille, les fait rassembler, les inspecte et les fouille avant le retour au camp.

Des pancartes de style rustique renvoient chacun chez soi. Le kapo n’a plu qu’à faire le compte de ses victimes de la journée. Le déporté, lui, retrouve l’obsession qui dirige sa vie et ses rêves : manger.

La soupe. Chaque cuillère n’a pas de prix. Une cuillère de moins, c’est un jour de moins à vivre. On troque deux, trois cigarettes, contre une soupe. Beaucoup, trop faibles, ne peuvent défendre leur ration contre les coups et les voleurs.

Ils attendent que la boue, la neige, les prennent.

S’étendre enfin n’importe où et avoir son agonie bien à soi.

Les latrines. Des squelettes au ventre de bébé y venaient sept fois, huit fois par nuit. La soupe était diurétique. Malheur à celui qui rencontrait un kapo ivre au clair de lune. On s’y observait avec crainte, on y guettait des symptômes bientôt familiers : « faire du sang », c’était signe de mort.

Marché clandestin, on y vendait, on y achetait, on y tuait en douce. On s’y rendait visite. On se passait les vraies et les fausses nouvelles. On y organisait des groupes de résistance.

Une société y prenait forme, une forme sculptée dans la terreur, moins folle pourtant que l’ordre des S.S. qui s’exprimait par ces préceptes : « La propreté c’est la santé » ; « Le travail, c’est la liberté » ; « A chacun son dû » ; « Un pou, c’est ta mort »….Et un S.S. donc !

Chaque camp réserve des surprises : un orchestre symphonique, un zoo, des serres où Himmler entretient des plantes fragiles. Le chêne de Goethe à Buchenwald, on a construit le camp autour mais on a respecté le chêne. Un orphelinat éphémère constamment renouvelé, un block des invalides.

Alors le monde véritable, celui des paysages calmes, celui du temps d'avant peut bien apparaître au loin...pas si loin...pour le déporté c'était une image. Il n'appartenait plus qu'à cet univers fini, fermé, limité par les miradors d'où les soldats surveillaient la bonne tenue du camp, visaient sans fin les déportés, les tuaient à l'occasion par désoeuvrement.

Tout est prétexte à facétie, à punition, à humiliation. Les appels durent des heures. Un lit mal fait : 20 coups de bâton. Ne pas se faire remarquer. Ne pas faire signe aux dieux. Ils ont leur potence, leur terrain de mise à mort. Cette cour du block 11 dérobée au regard, arrangée pour la fusillade avec son mur protégé contre le ricochet des balles.

Ce château d'Hartheim où des autocars aux vitres fumées conduisent des passagers qu'on ne reverra plus. Transports noirs qui partent à la nuit et dont personne ne saura jamais rien.

Mais c'est incroyablement résistant un homme. Le corps brûlé de fatigue, l'esprit travaille. Des mains couvertes de pansements travaillent. On fabrique des cuillères, des marionnettes qu'on dissimule, des monstres, des boîtes. On réussit à écrire, à prendre des notes, à exercer sa mémoire avec des rêves. On peut penser à Dieu. On arrive même à s'organiser politiquement, à discuter aux "droits communs" le contrôle intérieur de la vie du camp. On s'occupe des camarades les plus atteints. On donne sur sa nourriture. On crée des entraides. En dernière ressource, on pousse avec angoisse les plus menacés à l'hôpital.

Approcher de cette porte c'était l'illusion d'une vraie maladie, l'espérance d'un lit. C'était aussi le risque d'une mort à la seringue. Les médicaments sont dérisoires. Les pansements sont en papier. La même pommade sert pour toutes les maladies, pour toutes les plaies. Quelquefois, le malade affamé mange son pansement. A la fin tous les déportés se ressemblent. Ils s'alignent sur un modèle sans âge qui meurt les yeux ouverts.

Il y avait un bloc chirurgical. Pour un peu, on se serait cru devant une vraie clinique. Docteurs S.S, infirmières inquiétantes...il y a un décor, mais derrière, des opérations inutiles, des amputations, des mutilations expérimentales. Les kapos comme les chirurgiens S.S. peuvent se faire la main (s'exercer). Les grandes usines chimiques envoient au camp des échantillons de leurs produits toxiques ou bien ils achètent un lot de déportés pour leurs essais. De ces cobayes, quelqu'uns survivront, castrés, brûlés au phosphore. Il y a celles dont la chair sera marquée pour la vie malgré le retour.

Ces femmes, ces hommes, les bureaux administratifs conservent leurs visages déposés à l'arrivée. Les noms aussi  sont déposés, des noms de 22 nations. Ils remplissent des centaines de registres, des milliers de fichiers. Un trait rouge biffe les morts. Des déportés tiennent cette comptabilité délirante, toujours fausse, sous l'oeil vigilant des S.S. et des kapos privilégiés, ceux-là sont les prominences, le gratin du camp (gratin = les privilégiés, les plus favorisés).

Le kapo a sa propre chambre où il peut entasser ses réserves et recevoir le soir ses jeunes favoris.

Tout près du camp, le commandant a sa villa où sa femme contribue à entretenir une vie familiale et quelquefois mondaine comme dans n'importe quelle autre garnison. Peut-être seulement s'y ennuie-t-elle un peu plus. La guerre ne veut pas finir.

Plus fortunés, les kapos avaient un bordel (lieu de prostitution), des prisonnières mieux nourries mais comme les autres vouées à la mort. Quelquefois, de ces fenêtres, il est tombé un morceau de pain pour un camarade au dehors.

Ainsi, les S.S. étaient arrivés à reconstituer dans le camp une cité vraisemblable avec hôpital, quartiers réservés, quartiers résidentiels et même oui....une prison. Inutile de décrire ce qui se passait dans ces cachots. Ces cases calculées pour qu'on ne puisse tenir ni debout ni couché, des hommes, des femmes y furent suppliciés consciencieusement pendant  des jours. Les bouches d'aération ne retiennent pas le cri.

NUIT ET BROUILLARD - Alain Resnais (vidéo 2/2)

1942

Himmler se rend sur les lieux. Il faut anéantir, mais productivement. Laissant la productivité à ses techniciens, Himmler se penche sur le problème de l’anéantissement. On étudie des plans, des maquettes. On les exécute, et les déportés eux-mêmes participent aux travaux.

Un crématoire, cela pouvait prendre à l’occasion un petit air de carte postale. Plus tard, aujourd’hui, des touristes s’y font photographier.

La déportation s’étent à l’Europe entière. Les convois s’égarent, stoppent, repartent, sont bombardés, arrivent enfin. Pour certains, la sélection est déjà faite. Pour les autres, on trie tout de suite. Ceux de gauche iront travailler. Ceux de droite…

Ces images sont prises quelques instants avant une extermination. Tuer à la main prend du temps. On commande des boîtes de gaz zyklon.

Rien ne distinguait la chambre à gaz d’un bloc ordinaire. A l’intérieur, une salle de douches fausses accueillait les nouveaux venus.

On fermait les portes. On observait. Le seul signe – mais il faut le savoir, c’est ce plafond labouré par les ongles. Même le béton se déchirait. Quand les crématoires sont insuffisants, on dresse des bûchers. Les nouveaux fours absorbaient cependant plusieurs milliers de corps par jour.

Tout est récupéré. Voici les réserves des nazis en guerre, leurs greniers.

Rien que des cheveux de femmes… A 15 pfennigs le kilo, on en fait du tissu.

Avec les os…des engrais, ou tout au moins on essaie.

Avec les corps…mais on ne peut plus rien dire…avec les corps, on veut fabriquer du savon.

Quant à la peau…

1945

Les camps d’étendent, sont pleins. Ce sont des villes de cent mille habitants. Complet partout. La grosse industrie s’intéresse à cette main d’œuvre indéfiniment renouvelable. Des usines ont leurs camps personnels interdits aux S.S.

Steyer, Krupp, Heinkel, I.G. Farben, Siemens, Hermann Goering s’approvisionnent à ces marchés.

Les nazis peuvent gagner la guerre, ces nouvelles villes font partie de leur économie. Mais ils la perdent.

Le charbon manque pour les crématoires. Le pain manque pour les hommes. Les cadavres engorgent les rues des camps. Le typhus… Quand les Alliés ouvrent les portes…toutes les portes…

Les déportés regardent sans comprendre. Sont-ils délivrés ? La vie quotidienne va-t-elle les reconnaître ?

« Je ne suis pas responsable », dit le kapo.

« Je ne suis pas responsable », dit l’officier.

« Je ne suis pas responsable »…

Alors qui est responsable ?

Au moment où je vous parle, l’eau froide des marais et des ruines remplit le creux des charniers, une eau froide et opaque comme notre mauvaise mémoire.

La guerre s’est assoupie, un œil toujours ouvert.

(Suite et fin de la vidéo par le texte seulement, désolée, juste quelques lignes en plus !)

L’herbe fidèle est venue à nouveau sur les Appelplatz autour des blocks.

Un village abandonné, encore plein de menaces.

Le crématoire est hors d’usage. Les ruses nazies sont démodées.

Neuf millions de morts hantent ce paysage.

Qui de nous veille de cet étrange observatoire pour nous avertir de la venue des nouveaux bourreaux ?

Ont-ils vraiment un autre visage que le nôtre ?

Quelque part, parmi nous, il reste des kapos chanceux, des chefs récupérés, des dénonciateurs inconnus.

Il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux montre concentrationnaire était mort sous les décombres, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s’éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin.

 

Publié dans : 2nde guerre mondiale
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